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Duflot : « Le marché de l’immobilier est totalement bloqué »

INTERVIEW La ministre du Logement détaille sa politique, qui doit « redonner de l’air au marché ».

Challenges. Depuis quelques mois, le nombre de transactions et les prix baissent. Pensez-vous que cela va durer?

Cécile Duflot. Nous sommes dans une situation paradoxale: alors que les taux de crédit sont au plus bas, les gens n’arrivent plus à acheter. Les prix n’ont jamais été aussi élevés alors que les revenus des acheteurs ne suivent pas. Les transactions se font de plus en plus rares, le marché est totalement bloqué. Il faut redonner de l’air au marché, il faut construire davantage de logements, à des loyers accessibles.

En prend-on le chemin? Les professionnels prédisent moins de 350.000 logements pour l’année prochaine, très loin des 500.000 par an promis par François Hollande pendant sa campagne…

Il faut avoir des objectifs ambitieux, car la crise est réelle. Nous voulons avant tout créer davantage de logements accessibles. Or je constate que les politiques qui ont été menées précédemment n’ont pas permis de répondre à cette situation: le pire, dans l’immobilier, ce sont ce que j’appelle les feux de paille, c’est-à-dire des mesures coûteuses pour l’Etat, qui gonflent artificiellement la demande. Nous, au contraire, nous construisons une politique assumée de régulation qui passe par un certain nombre de mesures fortes. Aucune prise isolément ne pourra tout régler comme d’un coup de baguette magique, mais l’ensemble cohérent des réformes structurelles que nous engageons permettra de faire repartir l’économie du logement dans le bon sens.

Cela ne va-t-il pas désorienter les Français?

Au contraire. Le secteur a besoin de règles claires et durables. On peut être en désaccord avec ma politique, mais on est obligé de reconnaître qu’elle est cohérente! En quelques mois, nous avons encadré les loyers, obligé les villes à construire davantage de logements sociaux, créé un super-PLAI (prêt locatif aidé d’intégration) pour aider les ménages les plus fragiles. Nous avons aussi libéré du foncier public et privé, et nous allons réorienter l’investissement locatif privé avec ce dispositif qui va certainement porter mon nom –un peu malgré moi, mais c’est la tradition, paraît-il– et qui va permettre de créer des logements ayant des loyers intermédiaires, entre le parc social et le marché libre.

Espérez-vous attirer beaucoup d’investisseurs avec ce « Duflot », moins rentable que le Scellier, le dispositif précédent?

J’aurais pu dire qu’on subventionnerait 50% du prix du logement, et tous les investisseurs auraient été contents. Mais ce n’est pas ma conception de l’intérêt public: il n’y a pas de raison de subventionner l’investissement privé sans contre-partie. C’est le principe de la défiscalisation: un outil fiscal qui consiste, pour l’Etat, à renoncer à des recettes pour réorienter l’épargne vers ce qui répond à l’intérêt général.

Le Scellier n’a pourtant pas démérité: il a permis de construire entre 40.000 et 60.000 logements par an…

Mais c’était un dispositif très coûteux pour l’Etat, et il a permis de construire un peu n’importe où, un peu n’importe quoi, à des loyers proches de ceux du marché. En imposant des loyers plafonnés 20% en dessous du prix de marché, mon dispositif offre un bon équilibre entre intérêt général et intérêts particuliers. Il permet une offre locative qui est intéressante du point de vue social et va rassurer les propriétaires, car les familles pourront rester durablement locataires. Et puis, il n’est peut-être pas follement rentable, mais il est rentable. Une réduction d’impôt de 18% sur neuf ans, ce n’est pas rien!

Une des causes de la pénurie locative, c’est le retrait des propriétaires institutionnels. Comment les faire revenir?

C’est vrai, il fut un temps où les investisseurs institutionnels que sont les compagnies d’assurances, les banques, les foncières détenaient plus d’un million de logements locatifs, pour seulement 200.000 aujourd’hui. Ce désengagement est dû à la concurrence des placements financiers et aux plus-values considérables qu’ils ont dégagées en vendant leur patrimoine. C’est une part de leur responsabilité de revenir sur ce marché, avec des rendements plus modestes que ceux des marchés financiers, mais, au vu des dernières crises, beaucoup plus sécurisants.

Les institutionnels y sont-ils prêts?

Il y a des difficultés juridiques, il y a la gestion, très complexe, de ce patrimoine locatif. Mais mon rôle, c’est de lever tous les obstacles: nous démontrerons dans quelques semaines que cela peut fonctionner. Ce retour ne se fera pas en un jour, mais il permettra la création du parc de logements dont nous avons besoin, avec des loyers intermédiaires. Cela permet à des familles dépassant le plafond des revenus d’avoir accès au logement et à celles qui habitent dans un logement social mais dont les revenus se sont améliorés de libérer des places pour des familles qui en ont davantage besoin.

L’an prochain, vous voulez lancer un plan de rénovation thermique. C’est très coûteux. Les Français en ont-ils les moyens?

Nous allons convaincre les propriétaires dont les charges augmentent. L’Etat, de son côté, va faire des efforts. Nous avons déjà obtenu l’attribution de la vente des quotas carbone à l’Anah (Agence nationale d’amélioration de l’habitat), ce qui représente une enveloppe de 590 millions d’euros, en partie consacrée au financement de la lutte contre la précarité énergétique. Pour le moment, la ministre de l’Ecologie et de l’Energie, Delphine Batho, et moi-même sommes en train de définir les travaux à entreprendre, leur coût, les normes à imposer et la formation à proposer aux entreprises du secteur. Améliorer la performance énergétique des logements permet à la fois de lutter contre le dérèglement climatique, de créer des emplois durables et non délocalisables, et de réduire jusqu’à 50 % la facture énergétique des ménages.

(Souce : www.challenges.fr)